quelques notes personelles sur l'art et la philosophie (2003)

ce qu'on pense, ce qu'on lit, ce à quoi on réfléchit se relient à ce qu'on voit et à ce qu'on vit. dans mon souvenir, cela ne cesse de se remarquer. ainsi mon livre chance fields [2. herman de vries, chance-fields. an essay on the topology of randomness, edition e, dinkelscherben, 1973.] est-il étroitement lié à un vallon herbu dans nos forêts et à des endroits bien particuliers, là où j'en ai développé le concept au cours d'une promenade.

la même chose vaut pour la vedanta philosophy de pratyagatmananda saraswati [3. swami pratyagatmananda saraswati, the fundamentals of vedanta philosophy, ganesh & co, madras, 1961. ce livre me fut offert par mon,ami steve rosenstein, alors guitariste-basse du groupe rock 'sweet smoke']: lorsque j'y pense, l'image intérieure d'un parcours bien précis dans la forêt me revient automatiquement' c'est là que, pendant que je marchais, le concept de continuum point a dû se fixer dans mon cortex. le chemin lui-même - qui à cette époque n'était pas encore empierré -, des arbres et des points de vue précis, un lierre grimpant, la vue sur le cours de la rivière en bas. là aussi, à un autre endroit, une autre relation tirée de sa vedanta philosophy, l'expression 'patent wonder', cela est ma formulation 'to be all way to be'[4. herman de vries, to be all ways to be, temporary travelling press publications 2, kathmandu, 1974] me relie à des lieux précis à katmandou et à la vue que j'avais là-bas, de la fenêtre de mon hÓtel, sur la cour intérieure.

j'ai pu concrétiser mon livre argumentstellen [5. conçu en 1968, le livre argumentstellen n'a été publié que récemment (chàteaugiron, frac bretagne et rennes, éditions incertain sens, 2003). il renvoie à la proposition 2.0131 du tractatus de wittgenstein où on lit: "le point spatial est une place pour un argument." (note amd.)] à l'aide d'une série de photos prises dans la même cour intérieure : photographié depuis le milieu des quatre côtés de la cour, le même espace apparaît de façon totalement différente. il s'agissait aussi de voir comment formuler de façon différenciée les conditions qui font de ce vide un 'espace' à partir des différents points de vue de cet 'espace'. [6. kathmandu, 1974, publié dans museum journal 20 (1) amsterdam, p. 15-17]

des enregistrements sonores d'une rivière [7. herman de vries, water. the music of sound, introduction par urs graf, disque édité par artists press, berne, 1977] traitent le thème 'different & identic': six petites cascades produisent des sons variables mais qui leur appartiennent cependant typiquement, or, ils sont une partie du même courant - de l'eau qui est toujours en mouvement, passe en coulant, participe et repart. est-ce l'individualité de la cascade ou est-ce un aspect de l'identité de l'eau? la même question s'est ensuite également posée à propos du feu: un petit feu est-il un feu individuel ou une réalisation du feu en général qui n'apparait que fortuitement (by chance [8. herman de vries distingue soigneusement, en anglais, random qui traduit l'allemand zufall et renvoie à l'aléatoire (c'est-à-dire à une forme objectivable du hasard), de chance, en anglais et en allemand, qui renvoie à l'expérience de la contingence, du fortuit, de la fortune, du possible. la traduction en français ne peut reprendre le mot 'chance' qui comporte la connotation de hasard heureux (et correspond à l,anglais luck). (note amd.)] autant de thèmes que j'ai retrouvés dans le soûtra du diamant, texte crucial du bouddhisme mahayana: "l'existence personnelle, l'existence personnelle en tant que non-existence, cela a été enseigné par le tathagata; car cela n'est pas [...] existence ou non-existence. c'est pourquoi elle est appelée 'existence personnelle'" [9. buddhist wisdom books, containing 'the diamond sutra' et 'the heart sutra', translated and explained by edward conze, allen & unwin, londres, 1970, p.48-49] ici, l'on remarque aussi combien la langue ne maîtrise que difficilement la chose. cela tient à la nature de la langue. elle est un outil analytique. elle répartit le monde en ceci et cela, ici et là, oui et non. nous donnons des noms et séparons ainsi l'un du tout. cela nous donne une grande force sociale parce que nous pouvons communiquer nos expériences - mais nous le payons en même temps par la perte de l'unité, unity. et ainsi la langue nous trompe - et cependant je l'utilise à présent... et l'auteur du soûtra du diamant, non plus, n'a pas pu faire autrement que d'utiliser la langue. c'est un véhicule - mais il faut qu'on puisse s'en échapper.

dans les années soixante, une amie [10. anastasia bitzos], à berne, m'a conseillé de lire le tractatus de wittgenstein. [11. ludwig wittgenstein, tractatus logico-philosophicus = logisch-philosophische abhandlung, edition suhrkamp, francfort, 1969] j'ai eu un peu de mal à cette époque à me retrouver dans les textes de wittgenstein. j'ai emporté ce petit livre dans la solitude du biesbosch. la traduction de ce toponyme signifie 'forêt de joncs'. c'était une vaste région du delta d'un fleuve, avec des forêts de saules, d'immenses champs de roseaux et des marées d'environ trois mètres. je vivais là-bas dans une petite hutte au bord d'un polder inondé. une nuit, un bruit étrange m'a réveillé. c'étaient des milliers d'oies sauvages qui se posaient là. j'ai vécu là-bas plusieurs périodes, de quelques semaines jusqu'à un mois et demi. dans la journée, je faisais souvent du bateau à rames. le soir, j'ai commencé à réfléchir au tractatus. bientôt la fréquentation de ce livre est aussi devenue ludique: au moyen d'un programme aléatoire, j'ai dispersé la phrase 'die welt is alles was der fall ist' ('le monde est tout ce qui a lieu'), [12. ibid., 1. (note amd: nos traductions françaises du tractatus sont celles de Gilles-Gaston Granger, dans l,édition Gallimard, Paris, 1993)] lettre après lettre, dans un champ sémiotique - conséquence de ce texte: cela aussi était 'ce qui a lieu'. on pouvait aussi faire la même chose avec 'die welt zerfällt in tatsachen' ('le monde se décompose en faits') [13. ibid., 1.2] considérée comme une conséquence de son contenu. mais il a pourtant falllu que je note à ce propos: 'und sie zerfällt nicht' ('et il ne se décompose pas'). c'était la relation analytique que wittgenstein établissait entre la langue et la réalité qui me fascinait. les ouvertures qu'il laissait dans son système étaient également importantes pour moi: 'es gibt allerdings unaussprechliches, dies zeigt sich, es ist das mystische' ('Il y a assurément de l'indicible. il se montre, c'est le mystique'). [14. ibid., 6.522]

nous pouvons aussi remplacer le mot 'mystique' par 'réalité' ('wirklichkeit'). [15. pour herman de vries, 'réalité' traduit imparfaitement le mot allemand wirklichkeit, lequel comporte la racine wirken et ce faisant l'idée d'activité. en anglais, le mot actuality préserve cet aspect. Il n'y a pas de nom français adéquat d'usage courant. l'expression 'en acte' serait la plus proche de la pensée de herman de vries. (note amd)] elle se montre et n'est pas saisissable, et cette réaLité est la révélation, la seule dont nous disposions, en première et en dernière instance.

ce qui était aussi merveilleux, c'était la relation de wittgenstein à l'utilité du philosopher: "er muss sozusagen die leiter wegwerfen, nachdem er auf ihr hinaufgestiegen ist. er muss diese sätze überwinden, dann sieht er die welt richtig. wovon man nicht sprechen kann, darüber muss man schweigen" ("il doit pour ainsi dire jeter l'échelle après y être monté. il lui faut dépasser ces propositions pour voir correctement le monde. sur ce dont on ne peut parler, il faut garder le silence"). [16. tractatus 6.54 et 7] il se produit ici une ouverture, une brèche, une liberté, où l'art, l'image, ont leur sens et leur fonction. et là aussi le tractatus a quelque chose à dire: "das bild stellt dar, was es darstellt" ("l'image figure ce qu'elle figure") [17. ibid. 2.22] et "was das bild darstellt, ist sein sinn" ("ce que l'image figure est son sens"). [18. ibid. 2.221]

le couple de mots chance & change (pas de chance sans change!), avec lequel je travaille depuis si longtemps, est relié pour moi à une rue étroite et à un petit toit d'hôtel en terrasse, de l'hôtel arya, à téhéran, où j'ai passé quelques jours au cours de mon voyage par les terres à bombay et aux seychelles en 1970, et où j'ai formulé ce couple de mots pour la première fois dans mon carnet de notes.

les longs voyages ont été importants pour moi' ils m'ont apporté l'expérience du changement, change. des arrêts au cours de voyages, notamment le voyage à bombay et aux seychelles, m'ont apporté une expérience directe de la 'place pour un argument' (argumentstellen). à istanbul, jozgat, erzerum, tabriz, téhéran, meshed, herat, kaboul, amritsar, mon souvenir des choses passées est devenu neuf - sentir autrement, évaluer autrement - et l'avenir s'est ouvert, m'a rendu curieux. pendant ce voyage, j'ai fait, depuis la fenêtre d'un hôtel oú je séjournais, une photo pour documenter mon expérience du changement. il en naquit (en 1973) look out of any window, [19. herman de vries, look out of any window, iac edition, friedrichsfehn, 1973. (reproductions photographiques des vues prises de chaque fenêtre, avec le texte de 'grateful dead'). (note amd: grateful dead est le nom d'un groupe de musiciens rock américains, à une chanson desquels herman de vries a emprunté le titre et le texte de cette publication)] dans la maison oú j'habite maintenant, de nouveau, à eschenau. partout ouù je regardais, c'était là (es war da), c'étut et est toujours là, sous mes yeux, et, de même, le gazouillis de tous les moineaux qui vivaient et qui vivent dans les fentes des murs de cette maison, ont été une partie essentielle de ce es (it), [20. intraduisible: es est, comme it en anglais, le pronom personnel de la troisième personne du singulier, au neutre. (note adm.)] le miracle auquel je collabore, dont je suis une partie, dont je participe. dans mon travail, il s'est toujours agi de ceci: this, la révélation à l'entour et dedans, pas toujours comprise ou saisie intellectuellement, mais toujours là. il n'existe rien d'autre. pourquoi parler alors de 'dieu'? la foi, la superstition, nous n'en avons pas besoin, elles sont un détour. nous ne cessons de créer ceci et quand nous ne le créons plus, nous mourons. le vécu est plus important que le pensé. la poésie est une expérience du monde, la poésie vit. le travail d'un artiste n'est pas seulernent de représenter. il est aussi de découvrir; son propre travail comme processus d'apprentissage auquel d'autres peuvent avoir part.

j'ai trouvé beaucoup d'aide au cours des années passées dans mes expériences de lsd et de mescaline. détaché de tous les conditionnements, j'étus libre (0, zéro [21. "zero ist kein ausgangspunkt sondern ein existenzniveau! ("zéro n'est pas un point de départ, mais un niveau d'existence!"), dans: 'nul = 0', in nul = 0, revue éditée à arnhem, n° 1, 1961, p. 10, repris dans herman de vries, 'nul = 0', in to be : texte - textarbeiten - textbilder, stuttgart, 1995, p. 26]) et la liberté est toujours le point de départ de l'intuition (einsicht).

de nombreuses recherches visuelles en ont rósulté. d'abord, ce furent, à l'aide de programmes aléatoires, des modèles artificiels (1970-1975) en rapport à la réalité, dans des séries photographiques et, ensuite, dans la rëalité comme document de soi-même. [22. oeuvres dans lesquelles herman de vries montre des éléments directement empruntés à la nature elle-même (feuilles, branches, herbes, terres, etc.). (note amd.)] je suis arrivé à cela au cours de conversations avec ma femme susanne, parce que, en fin de compte, la rêalité est le 'modèle' le plus complet et j'ai pu abandonner de ce fait les autres modèles. des parties, 'parts, de la réalité représentent le tout. ma 'poésie concrète', elle aussi, est devenue alors 'concrète' au sens véritable du terme. [23. rappelons que la 'poésie concrète', à l'instar de 'l'art concret', est abstraite. (note amd.)]

l'une des séries photographiques d'alors fut a random sample of the seeings of my beings (1972-1975). j'y ai formulé et approfondi ceci: ce n'est pas seulement ce que l'on pense et fait qui appartient au concept (il me manque un meilleur mot), mais également ce que l'on voit, per-çoit (wahr-nimmt). [24. la traduction ne peut rendre compte de la racine wahr, vrai, du mot allemand. (note amd.)] les séries consistaient en couples de photos: d'abord susanne prenait une photo de moi à un moment arbitrairement déterminé, que je ne connaissais pas, et elle disait ensuite: stop! afin que je continue à fixer ce que j'étais en train de regarder. elle me donnait ensuite l'appareil photo et je photographais ce que je voyais. il en résultait une petite représentation de mon monde, celui qui faisait partie de mon existence. un monde qui est toujours autre - et qui me fait être toujours autre. comme individu, je suis une partie, part, du monde où je me trouve, que je suis. là où je me trouve est ma 'place pour un argument' ('argumentstelle). je m'échange avec mon monde, n'importe o'ù, là où je suis, ce que je suis.

ce que je suis est aussi décrit dans mon livre ich bin was ich bin. flora incorporata [25. herman de vries, ich bin was ich bin. flora incorporata, ottenhausen verlag, piesport/mosel, 1988], liste de toutes les espèces de plantes (quatre cent quatre-vingt-quatre espèces) que je me souvenais avoir prises et m'être assimilées, sous forme de nourriture, de drogues, de médicaments, d'épices. elles m'ont construit tel que je suis à présent, elles m'ont transformé, elles se sont réunies dans ce corps qui est mien. l'organisme vivant comme unité de transformation. relations naturelles. [26. herman de vries, natural relations, eine skizze. katalog der sammlungen mit anmerkungen von herman de vries, herausgegeben von karl-ernst osthaus museum hagen, verlag für moderne kunst, nürnberg, 1989. épigraphe d'alan watts, tirê de does it matter? essays on man's relation to materiality, new york, 1968, p. 115 : " à l'évidence, tout art est transitoire, comme la vie elle-même. mais le nettoyage des oreilles et le lavage des yeux qui est en cours dans les salles de concert, les galeries et les musées, prépare un retour à l'inséparabilité de l'art et de la vie quotidienne. les tableaux disparaissent dans les murs, mais il y aura des murs merveilleux. à leur tour, les murs disparaîtront dans le paysage, mais le spectacle sera extatique. et après, le spectateur disparaîtra dans le spectacle]

de whorf [27. benjamin lee whorf, sprache denken wirklichkeit. beiträge zur metalinguistik und sprachphilosophie, rowohlt, reinbeck bei hamburg, 1964], j'ai appris que des images du monde différentes produisent des formes de langage différentes - et en même temps que ces formes de langage différentes donnent également des conditions-cadres pour des images du monde différentes.

le langage trompe, il est un 'filet splendide'[28. brahmajala-sutra, 'die lehrrede das prachtnetz', dans: buddha, die lehre des erhabenen, aus dem palikanon, ausgewählt und übertragen von paul dahle, wilhelm goldmann verlag, münchen, 1966, p. 148-173] on y est prisonnier.

une fois, j'ai fait une expérience: pendant quatre semaines je n'ai pas dit un mot. ensuite, je n'ai pas eu grand-chose à dire pendant assez longtemps. je n'avais besoin que de quelques mots. dans ma mémoire, cette époque est reliée au jardin où je vivais alors. les rosettes de plantago media, qui se développaient sur le sol à mes pieds en font partie. un jeune rouge-queue, qui sortit d'un pieu creux de la clôture, resta perché sans bouger pendant un moment et regarda le monde pour la première fois, puis s'envola. van gogh a dit dans une lettre: "ce sont les petits capitaines qui dominent la vie." il parlait des cigales en provence. quand nous rejetons l'échelle de wittgenstein [29. tractatus, 6.54] nous ne pouvons plus que nous taire. le monde se décompose en faits [30. ibid., 1.13], mais il ne se décompose pas! ce n'est que la langue qui le découpe.

le soûtra de la fleur raconte que bouddha, à qui on demandait un sermon, ne montra qu'une fleur. [31. ch'an and zen teaching, ed., translated and explained by lu k'uan yü (charles luk), rider & company, london, 1976. first series, p. 49, et third series, p. 134] les upanishads, j'ai appris à les connaitre très tôt: c'était en 1953, lorsqu'un étudiant en économie forestière, [32. hans heyboer] qui était mon voisin, me prêta un petit livre de fragments en traduction néerlandaise. maintenant, j'ai dans ma bibliothèque une série de traductions de nombreux upanishads. je les ai étudiés de façon approfondie, mais non systématique. j'ai plutôt été un random reader. je lisais un extrait au hasard, je laissais agir son contenu sur moi, je me laissais réfléchir aux conséquences et j'essayais de les mettre en relation avec mes autres pensées. ou bien aussi je les oubliais de nouveau parce qu'elles n'étaient pas utilisables ou compréhensibles pour moi. en général, j'ai été un random reader et on ne peut guère d'ailleurs être autre chose: au milieu de l'infinie variété des pensées et des recherches écrites et imprimées, notre orientation dans le monde est de toute façon le fait du hasard (zufällig).

d'ailleurs le hasard (zufall) n'est pas, d'après mes observations, inscrit dans les lois; il n'est qu'un mot de secours (hilfwort). il renvoie à des situations où nous ne sommes plus capables de reconnaître le noeud causal qui a conduit à ces situations. le mot zufall a son origine dans la mystique du moyen-haut allemand [33. langue de maïtre eckhart et plus généralement de la littérature du moyen-âge qui s'est notamment dèveloppée en thuringe, berceau de la littérature allemande. (note amd.)]: zuoval, ce qui vous arive (fällt) de façon inexplicable.

ma relation au bouddhisme, au bouddhisme zen, a été précoce, et remonte à 1957 environ. chez suzuki [34. daisetz teitaro suzuki, zen und die kultur japans, rowohlt, hamburg, 1958, p. 48], ce qui m'a par exemple impressionné fut son résumé exhaustif du traité de takuan sur le combat à l'épée, qui insistait sur la 'compréhension immobile'(unbewegtes begreifen). j'ai relié cela au concept d'aperception (gewahrsein) et à la liberté de pensée qui l'accompagne, à partir de quoi tout peut se développer. le livre d'allen watts [35. alan watts, zen boeddhisme, w. de haan en van loghum slaterus n.v., zeist und arnhem, 1963, p. 48] m'a appris entre autres choses à voir le monde yathabhutam, c' est-à-dire "tel qu'il est": expérience directe, perception sensible immédiate, aucune limitation par des noms, des mots, des étiquettes. le dépassement de la frontière entre 'moi' et le vécu. quelque chose que j'avais aussi déjà découvertchezmaïtre eckhart dans son sermon "pourquoi on doit se libérer même de dieu." [36. meister eckhart, predigten und schriften, ausgewählt und eingeleitet von friedrich heer, fischer bücher, frankfurt, 1956, p. 155]

on ne cesse de découvtir du nouveau. cela a été, ces demiers temps, tieck, du romantisme allemand, et giordano bruno. c'est toujours à chaque fois une expérience joyeuse de rencontrer des idées apparentées. je remarque alors aussi que bien des choses ont déjà été pensées et formulées autrefois, et ne cessent de l'être à nouveau. cela a été le cas chez tieck dans une poésie: "tout, tout est lié" ("alles, alles ist verbunden") qui a éveillé mon intérêt pour le romantisme allemand. [37. friedrich muthmann, mutter und quelle, philipp von zabern, mainz, 1957, p. 3] chez bruno, j'ai trouvé: "vous voyez donc que toutes les choses sont dans l'univers et que l'univers est dans toutes les choses, nous en lui et lui en nous, et qu'ainsi tout débouche sur une unité parfaite." maintenant je vais lire davantage de bruno - mais une telle phrase a peut-être été suffisante. [38. anne eusterschulte, 'natura est deus in rebus. die "lebendige kunst" der natur bei giordano bruno', dans: hans-werner ingensiep & richard hoppe-sailer (ed.), naturstücke. zur kultur geschichte der natur, edition tertium. ostfildern, 1996, p. 69] c'est ainsi que jai écrit dans les années soixante-dix:

every
thing
is
all
ways
significant
for
all

ce qui est aussi en relation avec le mantra que j'ai écrit et publié à katmandou:

to be all ways to be
(texte dont les mots sont interchangeables) [39. herman de vries, to be all ways to be. op. cit.]

chez léonard de vinci, j'ai trouvé quelque chose d'analogue (fol. A9 verso): "comme une pierre jetée dans l'eau devient le centre et l'origine de nombreux cercles, le son se répand dans l'air sous forme de cercles. ainsi, chaque corps localisé dans l'air lumineux se répand en cercles et emplit l'air qui l'entoure d'images de lui-même à l'infini et ainsi tout se manifeste dans tout et tout dans chaque partie, [40. leicester codex, ed. instituto lombardo di scienze e lettere (premio tomasino), di gerolamo calvi, milano, 1909. cité dans: leonardo da vinci, das wasserbuch, schriften und zeichnungen ausgewàhlt und übersetzt von marianne schneider, schirmer/mosel, münchen, paris, london, 1996, p. 40. voir aussi herman de vries, tutto, eschenau summer press publications 44, eschenau, 1999. (merci à cees de boer qui a recherché pour moi la citation originale)] constatation née d'une perception précise.

je n'ai jamais cherché chez les philosophes un système ou une doctrine, mais seulement des impressions, des remarques essentielles. naturellement, je ne cesse pas non plus de chercher des relations, toutefois une relation est bien loin d'être un système. je me garderais de développer moi-même un système, ce serait construire une prison!

en 2001, j'ai pubtié mes remarques philosophiques. [41. herman de vries, philosophische bemerkungen, eschenau summer press publications 47, eschenau, 2001] d'abord viennent les questionnements:
was - wieso - von wo - wohin (quoi, comment, d'où, vers où);
puis viennent les mots que je pourrais appeler "mots clés" ou "coordonnées":
this - all - to be - ways - here (ceci, tout, être, chemins, ici);
auxquels on peut éventuellement encore ajouter: field (champ) et stream (courant), à quoi succèdent quelques couples de mots qui n'ont pas de sens l'un sans l'autre:
one & many, you & me, chance & change, diffrent & identic, yes & no;
et ensuite, ce qui m'importe dans tout cela:
this & no thing.

le 3 mai 1957, dans les premières années de mon travail d'artiste, j'ai écrit dans mon carnet de notes: "l'art est contemplation philosophique sous forme plastique; c'est-à-dire qu'il est aussi désir de sagesse (ce qui n'est pas la même chose que la sagesse)." [42. herman de vies, to be : texte - textarbeiten - textbilder, op. cit., p. 20]
à l'époque, on s'est moqué de moi à cause de ce point de vue. si on me demande à présent ce qu'est l'art, je dis que c'est une contribution à la conscience ou aux processus de prise de conscience. mais il existe encore de nombreuses autres définitions. [43. rudolf mattes, 'bitte, beantworten sie diese frage: "was ist kunst?"', ikd/ida vol. I, bern 1984] c'est bien ainsi: l'art est un domaine de liberté. sans liberté, pas de développement possible.

le 19 septembre 1957, j'ai écrit: "l'art est, sous sa meilleure forme, une expression de la vie en union avec le tout. à ce stade, la vie doit alors aussi être de l'art." [44. herman de vries, to be : texte - textarbeiten - textbilder, op. cit., p. 22]

appendice

la vraie philosophie est immédiate et en acte [45. cet appendice, true philosophy is immediate actual, a été écrit en anglais, en 1976, entre Francfort et Bombay. (note amd.)]
ainsi, tout ce qu'on en communique peut partir de, et aboutir à, cette actualité, qui ne consiste pas en symboles.

ainsi, libérée de la pensée par symboles, la philosophie est vie et actualité.

le vrai art est immédiat et en acte. ainsi, tout ce qu'on en communique peut partir de, et aboutir à, cette actualité, qui ne consiste pas en symboles. ainsi, libéré de la pensée par symboles, l'art est vie et actualité.

la vraie vie est immédiate et en acte. ainsi, tout ce qu'on en communique peut partir de, et aboutir à, cette actualité, qui ne consiste pas en symboles. ainsi, libérée de la pensée par symboles, la vie est vie et actualité.

la vraie actualité est immédiate et en acte. ainsi, tout ce qu'on en communique peut partir de, et aboutir à, cette actualité, qui ne consiste pas en symboles. ainsi, libérée de la pensée par symboles, l'actualité est vie et actualité.

la vraie communication est immédiate et en acte. ainsi, tout ce qu'on en communique peut partir de, et aboutir à, cette actualité, qui ne consiste pas en symboles. ainsi, libérée de la pensée par symboles, la communication est vie et actualité.

(l' expérience est l' expérience)

(l''expérience' est un symbole et n'a donc rien à voir avec la vraie philosophie, le vrai art, la vraie vie, la vraie actualité, la vraie communication. ainsi de la 'philosophie', de l''art', de l''actualité', de la 'communication', et de 'vrai', comme de la totalité de ce texte.)

notes

* basho, 'the records of a travel-worn satchel', dans the narrow road to the deep north and other travel sketches, translated from the japanese with an introduction by nobuyuki yuasa, penguin books, middlesex, 1981, p. 85.

le texte est traduit de l'allemand [par anne moeglin-delcroix, CS], langue d'adoption pour herman de vries, né en 1931 à alkmaar aux pays-bas et qui vit en allemagne. l'artiste souhaite que les mots en anglais dans son texte ne soient pas traduits en français: "ce sont les mots originaux et j'aime qu'ils servent." pour plus de précision, certains mots du texte original allemand sont mentionnés entre parenthèses. l'absence de capitales, depuis 1956, dans les textes signés de herman de vries ou écrits sur lui répond à un voeu de l'artiste, opposé aux hiérarchies de toutes sortes. les références des ouvrages cités par herman de vries dans ses notes ont été, à quelques détails typographiques près, laissées telles qu'il les méticuleusement rédigées, dans la mesure où elles correspondent aux éditions où il a pris connaissance de ces textes pour la première fois (note d'anne moeglin-delcroix.)

source: herman de vries, 'quelques notes personelles sur l'art et la philosophie', in Revue d'Esthétique n° 44 'Les artistes contemporains et la philosophie' (2003) 144-151 (ill.). Translated in German: 'einige persönliche notizen über kunst & philosophie', in exhibition catalogue herman de vries. all this here / [Redaktion Barbara Strieder] (Stiftung Museum Schloss Moyland : Bedburg Hau 2009) 58-64.